Du nouveau grâce à Beckhamescu!
Corneliu Mitrache a un énorme mérite, car point commun avec Panaït Istrati, c’est qu’il n’est pas roumain. Du moins si l’on en croit les grands pontes du classement des romans en librairie, car il est (presque) inutile de le chercher en rayon littérature d’Europe de l’Est, vu qu’il écrit en anglais, et que son bouquin est traduit de l’américain.
Là s’arrête la (première?) comparaison. Car si Istrati décrit magnifiquement son époque, Mitrache se prête au même jeu avec un talent indéniable. Rédigé selon le mode quasi-autobiographique, ce roman raconte l’histoire d’un étudiant, Doru, de sa copine Lily, de son pote d’école Radu (ils sont dans une école de pilote, ceci est important pour situer l’environnement social, c’est pas Ion de Rebreanu), et de la copine de ce dernier, Simina. Le héros et narrateur est Doru, et on suit avec délectation les étapes de ses glissements sentimentaux vers Simina. A priori, un sac de nœuds pas possible avec la minette de son pote. Mais Doru est un petit malin, et Mitrache un conteur hors pair.
Subissant une actualité des plus empoisonnantes, dans les années 80, avec un régime invivable, Doru est aussi tiraillé par ses désirs de liberté, et décide de fuir le pays, tout en draguant Simina, dont il tombe de plus en plus éperdument amoureux. Arrive ce qui doit arriver, et si vous ne le lisez pas, vous ne le saurez pas par moi.
L’histoire est vraiment sympa, mais le plus fort, c’est que plus on avance dans le livre, plus on succombe à l’écriture bouleversante de Mitrache. D’abord arrogante, puis narrative (un peu), plaisante et provocante (l’édition française qui publie Mitrache et Stefanescu à quelques mois d’intervalle, les Bibesco, Noailles et autres vont en prendre un coup), elle devient surtout très émotive, à l’extrême en fin de roman, belle et suffocante. Celle-ci dévoile un héros, et sans doute un auteur, totalement imprévu et probablement perturbé, où on sent un dépassement de soi pour surmonter une intériorité bien cachée jusque là. C’est à son retour en Roumanie, vers Turnu-Severin, dans des conditions particulières, que son âme s’exprime, qu’il se dévoile, ce qui rend la rétro-lecture particulièrement saisissante. Ah ça, c’est pas de l’Anca Visdei (Photo de classe, magnifique aussi, mais dans un autre style; déjà, c’est du théâtre). Une écriture jeune, libre, très sensible et sensuelle, moqueuse mais pas cynique, déterminée mais pas aveugle, rêveuse et lucide.
Pour terminer, Mitrache a également la très grande originalité d’être publié plus ou moins dans le contexte automnal deuxmillecinquien des Belles Etrangères. Et pourtant, il n’y était pas, dans ces festivités. Sans doute son écriture anglaise explique-t-il son absence, et c’est à la fois compréhensible, et bien dommage. Car on a du coup l’impression qu’on a célébré la francophonie roumaine à travers ces événements, alors que ce n’était pas le but. D’un autre côté, jamais encore en France tant de romans d’auteurs roumanophones n’ont été publiés en si peu de temps. Et dans le foisonnement d’œuvres publiées, il est fondamental que des auteurs comme lui, et Cecilia Stefanescu aussi j’imagine, laissent une trace dans l’histoire de la littérature roumaine, déjà si riche, car ils dynamitent totalement les canons de cette dernière. Attention, je ne les renie en rien, ils nous ont tous transporté, et plutôt deux fois qu’une, mais cette écriture est si nouvelle, si contemporaine, qu’elle est urgemment à découvrir pour qui aime profondément la littérature roumaine.
Et je conclurai par la même phrase qu’au début de ce deuxième rendez-vous littéraire, sans les virgules et ce qu’il y a entre, parce que je l’aime bien. Corneliu Mitrache a un énorme mérite, c’est qu’il n’est pas roumain.
Corneliu Mitrache, La Traversée du Styx ; Paris, Denoël, 2005, 415 pages, 25 euros.





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